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La jeune fille n’avait pas plus de quatorze ans. Couchée sur le dos, elle reposait sur une table à tréteaux montée sous un dais en feuilles de palmier, dans le coin ombragé d’une des vastes cours de la Maison de Vie. On avait disposé autour d’elle des tampons de lin gorgés d’eau pour conserver à son corps une certaine fraîcheur, mais, en dépit des soins attentifs prodigués par les assistants, il n’y avait pas moyen de chasser les mouches obstinées ; bien que la saison de shemou fût encore peu avancée et que la chaleur fût douce, son visage était déjà bouffi.
Huy ne décela sur le corps aucune marque expliquant l’origine de la mort. Elle était nue, hormis des bracelets d’or sertis d’émeraudes aux poignets et aux chevilles. Une jeune fille riche, donc. D’ailleurs, cela se voyait rien qu’à la délicatesse de la peau, à la finesse et la douceur des mains croisées sur les petits seins.
« De quoi s’agit-il ? » demanda-t-il prudemment à Merymosé.
Tous deux se tenaient côte à côte près du cadavre. De temps en temps une brise légère, emprisonnée dans la cour, refluait par bouffées dans leur direction, encore à peine chargée de l’odeur douceâtre de la décomposition.
« D’une chose pour laquelle j’ai besoin de ton aide. Ou du moins de tes conseils. »
Huy jeta un coup d’œil vers son compagnon, dont l’expression ne révélait rien d’autre qu’une profonde préoccupation. On n’y lisait même pas de nervosité ou d’anxiété, comme si ce qui s’était produit ne le surprenait pas.
« Mais tu connais mon passé ! Il est improbable que tes maîtres voient ma collaboration d’un œil favorable.
— Pour le moment, moi seul suis chargé de cette enquête. Et, de toute façon, ma demande n’est pas officielle.
— Cela m’est difficile, expliqua Huy en hésitant. Tu ne peux oublier qui je suis et ce que j’ai été. Maintenant qu’un prisonnier politique court les rues, tous ceux qui ont vécu dans la cité de l’Horizon seront soumis à une surveillance accrue.
— Ta maison sera certainement surveillée.
— Et je serai suivi dans l’éventualité où je conduirais tes hommes au fugitif.
— C’est vrai. Mais si tu es prêt à nous rendre service…
— Qu’est-ce qui te fait penser que je puis être utile ?
— Tout ce que Taheb m’a raconté à ton sujet. Ne l’en blâme pas : elle cherche à t’aider. Bien sûr, certains voudront recourir à tes services pour résoudre leurs problèmes, mais cela ne te vaudra guère l’amitié des Mézai et de Horemheb.
— Merci du conseil. J’en tiendrai compte.
— Dommage que tu ne sois pas un Mézai ! dit Merymosé, plus détendu. Notre organisation n’est efficace que pour maintenir l’ordre sur la voie publique, et encore ! pas toujours. Quant à ton activité, l’investigation est une nouveauté qui m’intéresse, mais nous sommes très peu nombreux à partager ce sentiment, et j’ai besoin d’être initié.
— C’est l’histoire de l’aveugle conduit par le borgne.
— Du moins ils avancent. Et, ensemble, ils peuvent apprendre à trouver leur chemin.
— Ils peuvent aussi tomber d’une falaise, objecta Huy, rendu extrêmement soupçonneux par l’éloge du policier.
— N’éprouves-tu aucune curiosité au sujet de cette jeune fille ? Regarde-la, tout au moins. Je ne peux garder le corps au-delà de ce soir. Il faut le remettre aux embaumeurs, ou il sera trop tard. »
Huy réfléchit, puis demanda :
« Qui était-ce ?
— Elle s’appelait Iritnéfert. Son père est Ipouky.
— Ipouky ? Tu parles bien du Contrôleur des Mines d’Argent ? »
Merymosé acquiesça d’un signe de tête. Huy se sentit gagné par l’inquiétude : Ipouky était un des plus hauts dignitaires de la cour de Toutankhamon.
« Que s’est-il passé ?
— Nous n’en savons rien. Des ouvriers l’ont trouvée sur la rive alors qu’ils allaient passer le Fleuve pour se rendre dans la Vallée.
— Où traversaient-ils ? Pas au port ?
— Non, plus en aval.
— Vers le palais ?
— Oui. »
C’était logique, songea Huy : Ipouky possédait une demeure dans le quartier palatial.
« Dès qu’ils l’ont signalé, Ipouky en a été avisé et l’on m’a envoyé chercher.
— D’où la présence des chevaux ?
— Oui. »
Huy examina à nouveau la jeune fille. Elle avait un visage délicat, innocent, dont les joues conservaient la rondeur de l’enfance. On lui avait fermé les yeux et l’on avait placé des cailloux blancs sur ses paupières pour les tenir closes. Rien dans sa physionomie ne suggérait qu’elle avait été alarmée ou effrayée à l’instant de sa mort.
« Quelqu’un a-t-il observé son apparence lorsqu’elle a été découverte ? La position dans laquelle elle gisait par terre, par exemple ?
— Les premiers arrivés étaient des serviteurs de la maison d’Ipouky, et ils ont transporté le corps jusqu’ici. Si je n’avais requis un délai, les embaumeurs l’auraient déjà couverte de natron, dit Merymosé d’un air sombre.
— Tu as eu du courage de formuler cette requête. Qu’en a-t-on pensé ?
— Elle a suscité de l’étonnement. Mais Ipouky est un homme intelligent et veut qu’on mette la main sur le coupable. Je suis sûr que son épouse m’a cru de mèche avec Seth, dit-il, amusé. Mais il nous faut capturer le meurtrier ou je devrai en payer le prix.
— Quel dommage que tu n’aies pas vu la fille sur le lieu du crime ! Cela nous en aurait appris plus long.
— Je sais. Du moins, j’ai interrogé les ouvriers. D’après le contremaître, elle était sur le dos, les mains l’une sur l’autre, telle qu’elle est à présent.
— Portait-elle des vêtements ?
— Non. Elle était nue. »
Huy se rapprocha de la dépouille. Il n’avait aucune connaissance médicale, aucune idée de ce qu’il fallait chercher. Mais le calme qui émanait du corps l’intriguait. Cela soulevait de nombreuses interrogations. Il le toucha avec douceur. Le soleil avait réchauffé la peau, lui donnant l’apparence de la vie.
« Le dos présente-t-il des lésions quelconques ?
— Pas que j’aie remarqué. »
Huy examina les mains : elles ne portaient pas de contusions. Les talons, en revanche, étaient égratignés. Le reste de l’épiderme, sur toute la partie visible du corps, était intact. Il aurait besoin d’un médecin pour savoir si elle avait été violée, mais rien ne le laissait présumer, pas même un bleu sur le bras où une poigne vigoureuse aurait pu la saisir. Il passa doucement la main sous les cheveux et palpa la nuque, sans déceler de blessure. Il remarqua la rigidité du corps tout en reposant la tête.
« Eh bien ? s’enquit Merymosé.
— Je ne peux rien dire. Il n’y a pas eu de violence et rien n’indique la manière dont elle est morte.
— C’est ce que disent les médecins, confirma le capitaine.
— As-tu parlé à Ipouky ?
— Sa femme et lui sont cloîtrés dans leur maison. Je parlerai à leur premier intendant avant la nuit.
— Que va devenir Iritnéfert ?
— Puisqu’elle n’a plus rien à nous apprendre, je vais donner ordre que les embaumeurs l’emportent. Au vu des circonstances, dit-il avec hésitation, on pourrait croire que c’est l’œuvre d’un dieu. Penses-tu qu’elle a été frappée par une intervention céleste ?
— Non.
— Si elle n’était pas la fille d’une famille si éminente…
— Oui, la tâche serait ô combien plus facile ! Je regrette de n’avoir pu t’aider. Taheb a sans doute surestimé mes talents.
— Nous reparlerons de cette affaire.
— Tu sais où me trouver. Quel délai t’accorde-t-on ?
— Soixante-dix jours. Le temps nécessaire pour l’embaumer et l’envoyer vers les Champs d’Éarrou. »
Tout en s’éloignant, Huy se demandait ce que ferait Merymosé si après ce bref laps de temps le tueur n’avait pas été découvert. Il faudrait que quelqu’un meure pour ce forfait. Mais, malgré toutes ses réserves, il ne croyait pas Merymosé du genre à fondre sur le premier venu à seule fin de trouver un bouc émissaire. Du moins, pas avant que les trois mois aient passé et qu’il sente le couteau sous sa propre gorge.
Ses pas le conduisirent du côté de la Cité des rêves. Se rappelant la perruque désormais inutile, il poussa la porte et entra dans l’antichambre qui faisait office d’accueil et de bureau. Il n’y avait pas d’autre chemin que celui-là pour sortir du bâtiment, sauf si les filles disposaient d’une issue secrète, et l’antichambre était gardée plus farouchement par Noubenéhem qu’une caverne par un démon du désert.
La grosse Nubienne discutait – de toute évidence, d’argent – avec un client penché par-dessus le bureau, le dos tourné vers Huy. Un homme d’âge mûr, bien habillé mais à l’aspect furtif.
« C’est trop cher ! siffla-t-il à la tenancière.
— Pour ce que tu veux faire, c’est donné. C’est à prendre ou à laisser. »
Indécis, il détourna la tête et Huy aperçut un profil gris vaguement familier ; mais l’homme fit face à Noubenéhem avant qu’il eût pu l’identifier.
« D’accord. Mais elles ont intérêt à être douées.
— Tu seras aux premières loges. »
L’homme gloussa d’un rire affreux avant de se diriger vers le rideau du fond.
« Minute.
— Quoi encore ?
— On paie d’avance. »
Jurant tout bas, et continuant à soustraire son visage aux regards de Huy, l’homme jeta une poignée de petits lingots d’argent devant la grosse femme, qui s’en empara presque avant qu’ils eussent touché la table.
« À l’intérieur, elles te montreront où aller. »
Huy laissa l’homme disparaître avant de s’approcher.
« Qui était-ce ?
— Tu as trop de jugeote pour poser une telle question. Et c’est un trop gros client pour que je te le dise.
— Il a payé une somme rondelette.
— Ce qu’il aime est spécial. Nous ne le pratiquons pas d’habitude. »
À demi allongée sur son divan, près d’une petite table jonchée de fragments de calcaire couverts de calculs, la Nubienne releva la tête et soupira, changeant délibérément de sujet :
« Ah, les comptes ! Les fermiers venus de leur campagne veulent toujours payer en froment, en peaux et en orge. Je leur demande du métal, c’est plus facile à négocier, mais ils me répondent invariablement qu’ils ont trop de mal à s’en procurer. Je leur refuserais l’entrée, purement et simplement, si je pouvais me permettre un tel manque à gagner.
— Je doute que tu fasses faillite.
— Peut-être pas. Malgré tout, c’est une corvée dont je me passerais bien. Si tu es venu pour une séance avec Kafy, tu n’as pas de chance : elle est réservée pour toute la nuit par un prêtre du temple de Khépri. Et si tu es venu chercher ta perruque…
— Je n’en aurai plus besoin.
— Il a filé, hein ? Une commande est une commande, continua Noubenéhem, impassible sous le regard de Huy. Et toute commande exécutée doit être payée si l’on désire obtenir d’autres faveurs à l’avenir. »
Les bourrelets cascadèrent sur ses hanches lorsqu’elle se leva péniblement pour se diriger vers un grand placard encastré dans le mur, de l’autre côté de la pièce. Après avoir tiré bon nombre de verrous, elle ouvrit le battant et sortit une vieille perruque mitée, qu’elle exhiba triomphalement à Huy.
« Et voilà !
— Quelle horreur ! Elle s’en irait sur ses pattes si tu la posais par terre.
— Il te fallait la chose rapidement. Tu sais, on n’est pas chez un perruquier, ici.
— Tu devrais avoir honte de traiter un bon client de cette façon !
— Pas si bon que ça, ces temps derniers, riposta Noubenéhem en se laissant retomber sur son divan. Qu’est-ce qu’il t’arrive ? Min te fait faux bond ? »
Leur conversation fut interrompue par l’écho familier d’un rire féminin, de l’autre côté du rideau perlé donnant sur l’intérieur du bordel. Il sonnait faux et était ponctué du grognement d’un homme qui se prend pour le roi de la basse-cour. La fille resta invisible, mais l’homme sortit un moment plus tard. En croisant le regard de Huy, ses yeux eurent d’abord une expression coupable, puis exprimèrent une connivence fraternelle lorsqu’il se rendit compte qu’ils ne se connaissaient pas. Noubenéhem avait raconté à Huy que, dans les jours sombres de la capitale du Sud, sous Akhenaton, un père avait vendu sa fille en la livrant à la prostitution. Il était venu quelque temps plus tard à la Cité des rêves, pour observer une séance : sa fille, qu’il n’avait jamais touchée, était au nombre des participantes. Apparemment, le père était allé directement du bordel au Fleuve et s’était noyé. Mais il n’y avait rien de sournois chez ce client-ci, qui rayonnait de bien-être et de contentement.
« Joli petit cul, cette Hathfertiti, quoique un peu étroite ! » commenta-t-il en adressant à Huy un clin d’œil de connaisseur.
« Dommage que tu ne baises plus, reprit Noubenéhem quand le client fut parti. Une fille est venue ici, il n’y a pas longtemps. Elle voulait mettre un peu d’argent de côté tout en s’amusant. Va savoir pourquoi ! Une aristo qui voulait frayer avec la racaille. Elle était ton type, un peu jeunette, peut-être. Mais elle répandait un parfum de mandragore dans toute la pièce. Je vais te dire : je te laisserai la perruque contre un deben d’argent. Je te donnerai même du henné en sus pour l’agrémenter. »
Huy plongea la main dans la bourse de cuir dissimulée dans un pli de son pagne, sur sa hanche, et en vida le contenu. Celui-ci consistait en tout et pour tout en deux debens d’argent.
En quittant le bordel la perruque sous le bras, il songea qu’être débarrassé de Sourérê valait bien le prix qu’il avait payé. Cependant, l’idée que la prison eût encore avivé la passion de l’ancien prisonnier envers la cause d’Akhenaton ne laissait pas de l’intéresser. Le pharaon avait rejeté des convictions respectées depuis deux mille ans, les qualifiant de superstitions, pour les remplacer par la foi en un dieu unique, dont l’esprit n’était pas contenu dans des images, dont l’amour s’étendait à tous, et qui résidait dans la puissance de la clarté solaire. Pendant les douze années radieuses qu’avait duré le règne du jeune pharaon, une lumière inconnue avait dansé jusque dans l’âme des hommes. Puis, atteint de démence, il était mort à l’âge de vingt-neuf ans, laissant son rêve brisé et son pays en ruine.
Mais la prison avait protégé Sourérê de la réalité. Huy, qui avait dû s’adapter au monde nouveau construit par Horemheb après la chute d’Akhenaton, avait surtout appris qu’on ne transforme pas un peuple avec des idéaux. Il admettait désormais que la majeure partie de la population, la grande masse brune des travailleurs des champs, n’avait pas été considérée par le pharaon visionnaire que lui-même avait suivi avec tant de dévotion, et encore moins touchée par sa pensée. En quelques semaines – oui, sans qu’on eût à attendre des mois –, l’ordre ancien tombé en disgrâce s’était rétabli. Les prêtres des différentes divinités étaient revenus du désert ou du fin fond des provinces oubliées de Shémau et de Toméhou où ils se terraient, et avaient repris leurs fonctions, sans difficulté, devant le peuple reconnaissant de se voir rendre les anciens dieux. Des dieux qui n’exigeaient pas davantage que l’accomplissement aveugle du culte, propitiations et sacrifices ; des dieux qui ne demandaient pas à l’homme de penser ; des dieux qui pardonnaient le péché pourvu que le prix fût approprié et qui garantissaient une vie plaisante dans l’au-delà.
Sourérê s’était montré d’une rare inflexibilité pour un homme intelligent. Insistant en permanence sur la pureté, l’importance de la vie familiale, il était allé beaucoup plus loin que les préceptes modérés formulés par son mentor. Avant de succomber à la folie, Akhenaton avait du moins compris qu’un gouffre existerait toujours entre l’idéal et la réalité. Aton lui-même se situait au-delà de la morale. Mais dans la vie réelle, il fallait toujours pardonner à celui qui avait fauté. Huy s’en souvenait, Sourérê avait tenté d’imposer ce qu’il interprétait comme les piliers d’une société décente : la responsabilité sexuelle, voire la monogamie, était au fondement de la stabilité familiale. Les relations charnelles entre membres d’une même famille étaient limitées aux cousins. La possession de concubines était déconseillée. Dans sa province, les transgressions avaient été nombreuses, en dépit de la perte de privilèges encourue – seule punition qu’il eût osé entériner. Selon la rumeur, dans certains cas il eût préféré appliquer une sentence de mort. Et selon la rumeur toujours, dans quelques cas il l’avait fait.
Le roi, qui, contrairement à son nomarque, avait personnellement mis ses préceptes en pratique, n’en attendait pas autant de ses sujets, même s’il espérait qu’ils tendraient de toutes leurs forces vers cet idéal. Malgré l’affliction que cela lui causait, Akhenaton avait accédé au vœu de la reine d’être ensevelie, non dans la cité de l’Horizon mais près de son ancien foyer, dans la Vallée des Morts, sur la rive opposée à la capitale du Sud.
Néfertiti était morte jeune. Cinq crues au moins avaient fécondé la Terre Noire depuis son départ dans la Barque de la Nuit. Depuis, sa sépulture était négligée ; le sable inexorable en obstruait déjà l’entrée sous son manteau rouge. Parmi les Thébains, l’opinion répandue était que le nouveau pharaon Toutankhamon, dont la Première Épouse était une fille de Néfertiti, aurait dû restaurer la maison d’éternité de sa belle-mère. Ce manquement à un devoir aussi sacré en avait scandalisé plus d’un, même au sein de l’ancien clergé. Mais sous l’inertie de Toutankhamon on discernait la politique de Horemheb, et la chose ne donna lieu à aucune protestation publique. Le roi ne possédait-il pas la terre, le peuple, tous les animaux et tous les végétaux ? On ne mettait pas en cause ses paroles ou ses actes. La seule idée de le faire n’eût pas effleuré le cœur de la plupart des gens.
Huy se demandait comment Sourérê réagirait, confronté au monde où il se trouvait désormais. Il n’avait pas vu la capitale du Sud depuis au moins huit ans – depuis le départ de la cour pour la cité de l’Horizon, en aval. Entre-temps, la géographie thébaine avait peu changé, la seule différence étant que les maisons avaient proliféré sur le monceau d’immondices qui s’était accumulé au fil des générations, formant la colline où la ville s’était bâtie, au-dessus du point d’inondation le plus haut que le Fleuve eût atteint.
Dans sa poursuite d’une carrière politique, cet homme avait sorti son épingle du jeu en mêlant la souplesse à la discrétion. Cependant, cette souplesse ne s’étendait pas à ses convictions ; elle se limitait à son instinct de conservation. Un être amoral imposant aux autres une moralité rigide n’aurait sans doute pu espérer le succès de Sourérê. Mais, quand tant de circonstances se liguaient contre lui, dans un univers si différent de celui où il avait vécu en grand seigneur, comment s’en tirerait-il ? Huy se prit à souhaiter que Sourérê parviendrait à conduire un petit groupe de disciples restés fidèles à Aton – à supposer qu’il y en eût – dans le désert qui s’étendait, disait-on, à l’est de la Grande Verte, pour y créer un avant-poste de la nouvelle religion.
Pour sa part, Huy avait mené une vie plus terre à terre. Il se rappelait l’impression de délivrance qu’il avait ressentie en entendant pour la première fois les enseignements d’Akhenaton. Ils avaient rompu les entraves pourries des anciennes croyances, entachées par les spéculations cyniques des prêtres. Maintenant qu’il avait replongé dans un monde où les idéaux étaient l’objet de discussions entre les intellectuels et certains prêtres, mais n’étaient jamais mis en pratique sous peine de faire obstacle au programme de réformes de Horemheb, Huy sentait ses conceptions s’émousser. S’il ne pouvait plus croire aux superstitions qu’il avait rejetées, au gré du temps et des infortunes il constatait néanmoins qu’il se tournait vers les trois divinités qui l’avaient guidé dans sa prime jeunesse, et l’avaient aidé au long du pénible apprentissage de son métier : le raisonnable Thot à tête d’ibis, dieu des scribes ; Horus, fils d’Osiris ; et Bès, le petit dieu de son enfance, protecteur de la terre.
Alors qu’il approchait de sa demeure, ses pensées revinrent à l’urgente nécessité de se mettre un peu de nourriture dans l’estomac, et une partie de son esprit nota avec plaisir qu’enfin cette idée supplantait le regret lancinant d’Aset ou la méditation de quelque atroce vengeance. Quant à son ex-épouse, Aahmès, ce n’était plus qu’une vague silhouette qui lui envoyait une lettre du Delta, à l’occasion de la fête d’Opet marquant le milieu de l’été et le Nouvel An, pour lui donner des nouvelles de son fils aimé, Héby. Il chercha à imaginer l’enfant, maintenant qu’il avait neuf ans. Dans sa dernière missive, Aahmès avait évoqué son remariage. Huy tenta de se la représenter aux côtés d’un autre au cours de cette cérémonie toute simple, mais en fut incapable. Le fait le plus tangible était qu’Héby aurait un nouveau père, quelqu’un qui veillerait sur lui au lieu d’être un personnage lointain résidant à plusieurs jours de traversée.
Il était reconnaissant à Taheb de lui avoir obtenu du travail par l’intermédiaire de Merymosé, et se demanda s’il n’avait pas eu tort de se méfier d’elle. Peut-être comprenait-elle qu’elle avait été la victime, et non la cause, d’un mariage malheureux. Après la mort de son époux, elle avait porté le deuil avec une dignité qui n’avait pas fait tort à sa réputation, et avait présenté elle-même les offrandes de nourriture au tombeau avec une constance, une dévotion qui auraient fait rougir des femmes pleurant des partenaires mieux aimés. En la retrouvant, il la découvrait différente – et, paradoxalement, telle qu’elle se révélait, elle aurait pu rendre Amotjou heureux.
Huy pénétra dans sa demeure, dont l’atmosphère lui sembla à la fois lugubre et accablante. Il se prépara des lentilles et du pain de bonne qualité, une petite cruche de bière noire ainsi qu’une paille d’argile pour l’aspirer, tout en songeant au contraste entre ce repas et les agapes de la veille. Après avoir mangé, il alluma une lampe à huile pour dissiper la pénombre qui s’épaississait et tenta de rompre son désœuvrement en procédant à quelques rangements, qui consistèrent à rassembler des rouleaux de papyrus et des vêtements épars, puis à les déposer respectivement dans deux coffres. Il jeta la perruque dans le coffre à papyrus, se demandant ce qu’il allait en faire et quel crâne elle avait paré avant que Noubenéhem n’entrât en sa possession. Il prit la résolution de la brûler au matin.
Enfin, la fatigue s’emparant de lui, il sortit dans la cour afin de remplir les jarres d’eau pour son bain, puis, tout en défaisant son pagne, il gravit l’escalier qui conduisait à sa chambre et s’allongea avec raideur.
Il s’attendait à s’endormir rapidement mais son cœur l’en empêchait. Inexplicablement, l’image du client de Noubenéhem, l’homme aux gestes furtifs, lui revenait sans cesse. Pourquoi lui était-il familier ? Et pourquoi un homme aussi bien vêtu fréquentait-il un bordel comme la Cité des rêves ? Huy retourna le problème dans tous les sens jusqu’au moment où, vaincu, il commença à s’assoupir. Après tout, peut-être l’homme lui rappelait-il seulement une connaissance d’autrefois, et l’on avait déjà vu des membres de la cour venir s’encanailler dans le quartier du port, de temps à autre.
Le lendemain matin il s’éveilla frais et dispos, et la journée ne s’étendait plus, vide, devant lui. Non que la vie lui offrît plus de fortune que la veille ; mais les événements des dernières vingt-quatre heures lui avaient montré que Rê pouvait, et voulait, faire surgir l’inattendu au moment le plus surprenant, et il ne pouvait réprimer l’espoir que sa rencontre avec Merymosé le mènerait quelque part. Huy avait été pour le Mézai d’un plus grand secours qu’il ne s’en doutait. Mais ce fut de sa propre initiative qu’il décida de prendre Taheb au mot et de lui rendre visite.
Il était curieux de voir sa réaction. L’avait-elle seulement invité par politesse ou était-elle sincère ? En outre, il avait envie d’en savoir plus sur la jeune défunte et sur son père, Ipouky. Il lui était impossible d’approcher ce dernier, car on ne laisserait pas entrer un individu tel que lui dans l’enceinte du palais. Mais Taheb était une riche femme d’affaires, et si elle ne connaissait pas personnellement la famille, elle aurait à coup sûr des relations qui les mettraient en rapport.
En quittant sa maison, Huy parcourut des yeux la place et les rues adjacentes. Il ne remarqua de mouvement à aucune des rares fenêtres, et les quelques personnes alentour lui étaient toutes familières. Cela faisait longtemps qu’il était sur ses gardes et cherchait à voir si des Mézai le suivaient. Ceux qui étaient désignés pour cette besogne n’avaient jamais été très brillants, mais, selon la rumeur, Horemheb entraînait un corps de police secrète qui ne relevait que de lui seul, bien qu’organisé au nom de Pharaon et dans l’intérêt de la sûreté nationale. Les hommes et les femmes de cette unité, plus habiles à mener leur surveillance de par leur formation militaire, parcouraient peut-être déjà les rues. Huy eut une brève pensée pour Sourérê, se demandant avec un sentiment proche de la panique s’il réapparaîtrait ; puis, furieux de sa déloyauté envers un ancien collègue et, assurément, un compagnon d’infortune sous le nouveau régime, il chassa cette préoccupation de ses pensées pour se concentrer sur ce qu’il dirait à Taheb.
Il parcourut les rues sinueuses du quartier du port, traversa les petites places où les commerçants du marché étalaient des draps par terre pour y disposer, en pyramides bien nettes, des légumes et des épices dont les rouges, les jaunes et les verts vifs tranchaient sur la blancheur du lin. Contre les murs s’alignaient des jarres d’huile, de vin médiocre, de bières noire et rouge. Çà et là, une table basse exposait des bijoux. Près d’un de ces étals, un babouin montait la garde, retenu par une laisse suffisamment longue pour lui permettre de poursuivre tout voleur potentiel et de refermer ses mâchoires sur sa cuisse. Le singe adressa à Huy un regard triste, puis cligna des yeux et bâilla, exhibant de formidables incisives jaunes. À côté, un pêcheur vidait les poissons qu’il avait attrapés pendant que sa femme, balance en main, rangeait les mulets selon leur taille. Une bonne odeur de falafels frits flottait dans l’air, rappelant à Huy qu’il n’avait pas encore pris son petit déjeuner.
Progressivement les rues se firent plus larges, les places plus spacieuses et moins encombrées de marchands. Laissant le Fleuve derrière lui, il marcha vers le sud-est et monta vers le quartier résidentiel où habitait Taheb. Les tamaris et les acacias bordaient des murs dont la chaux était non pas brunâtre mais d’un blanc éclatant, et qui dissimulaient des jardins au tracé régulier, et non des cours exiguës où l’on accrochait du linge. Huy croisa peu de monde en pénétrant dans ce quartier, des serviteurs pour l’essentiel. De temps en temps passait une voiture à bras ou une litière, masquée d’un rideau abritant du soleil son riche occupant, qui s’était aventuré au-dehors en vue de quelque affaire. Personne ne prêta attention à Huy. Il devina qu’il ressemblait au sous-intendant d’une famille moyennement aisée.
Telle fut certainement l’impression qu’il donna au portier de Taheb, un gaillard affligé de strabisme, qui le jaugea avec réserve quand il demanda à être reçu par la maîtresse de maison. Il fut sauvé par un autre domestique qui se souvenait de sa présence au banquet. On se confondit en excuses et on le fit entrer, puis on le conduisit dans la cour intérieure qu’il connaissait bien et où il attendit.
C’est dans cette cour qu’il avait vu son ami Amotjou pour la dernière fois. À l’époque le lieu était austère ; seuls les meubles simples, en bois peint rouge sombre, tempéraient la blancheur crue des murs. Depuis, Taheb l’avait agrémenté de bacs en terre cuite, où poussaient à foison de grandes plantes vert foncé. Deux d’entre elles portaient des fruits pareils à des courgettes, quoique roses et dotés de piquants tels des cactus. Aux deux tiers du mur, une frise peinte décrivait les activités de la compagnie de transports fluviaux qu’Amotjou avait héritée de son père. Là, sans doute possible, on reconnaissait les pylônes du port de Pérou-Néfer, près de la capitale du Nord. Plus loin, sur la mer orientale, un navire à la voile immense faisait du cabotage le long de la côte désertique, afin de charger au Pount une cargaison de denrées exotiques : de l’ébène, ce bois si dense qu’il s’enfonçait dans l’eau, des chats sauvages au pelage tacheté, qui une fois apprivoisés deviendraient des animaux de compagnie ou de chasse pour les riches, de la myrrhe, les longues dents des grands animaux de la forêt. Sur une autre paroi étaient représentés de plus lourds vaisseaux, destinés à des voyages moins ardus, traversant la Grande Verte vers Byblos et Keftiou.
« Est-ce à ton goût ? » demanda une voix derrière lui.
Il se tourna pour découvrir Taheb, vêtue d’une robe à plis en laine légère, fendue d’un côté jusqu’en haut de sa cuisse brune et ourlée de bleu sombre tissé d’or.
« Assurément. Tu as apporté de nombreux changements.
— C’était important, si je voulais continuer à vivre sous le même toit.
— Tu n’as pas envisagé de déménager ? »
Elle haussa les épaules.
« Je suis bien installée, ici, et j’y ai mon bureau. Je ne nourris pas de rancune, aussi aucun fantôme ne vient se dresser contre moi.
— Tu m’as invité, alors je suis venu. Mais j’aurais dû t’envoyer un message.
— Tu as choisi le bon moment, le rassura-t-elle en souriant. Le vent a fraîchi, et mes deux barques chargées de diorite qui attendaient au port sont parties de bonne heure vers le sud. Alors… Tes désirs sont des ordres. »
Elle ouvrit ses longs bras puis les laissa retomber doucement contre ses flancs en lui adressant un nouveau sourire. Elle lui indiqua un lit de repos et prit elle-même un siège à proximité. Huy aurait voulu mieux voir ce que révélait la fente de sa robe. Comment cette femme était-elle devenue si séduisante ? Autrefois dure et revêche, elle s’était pleinement épanouie.
« Sais-tu pourquoi Merymosé a été rappelé de manière si urgente ? lui demanda-t-il tandis qu’une servante apportait des gâteaux au miel et du vin.
— Oui, répondit Taheb, attristée. Pauvre Iritnéfert !
— Je désire te poser quelques questions à son sujet.
— Merymosé te fait-il participer à son enquête ? s’enquit-elle en levant les sourcils.
— Non, mais je te remercie de m’avoir mis en relation avec lui.
— Ton travail est intéressant et je te crois doué en ce domaine. Merymosé est un homme intelligent. Il se peut que vous appreniez beaucoup l’un de l’autre. »
Huy souhaitait en savoir davantage sur le policier, toutefois il jugea que l’heure n’en était pas venue. Il ne pouvait pas encore accorder toute sa confiance à Taheb.
« Tu connaissais cette jeune fille ? L’interrogea-t-il.
— Nos familles se connaissaient. De temps en temps, Ipouky traitait avec nous pour convoyer une cargaison de lingots d’argent depuis les mines de la mer orientale jusqu’au Delta. Comme il existe à présent une voie terrestre, nous avons moins affaire à lui.
— Quelle sorte d’homme est-il ? »
Taheb ne se départit pas de son sourire, mais se tint immédiatement sur la réserve.
« Jusqu’où remonteront mes paroles ?
— Elles n’iront pas plus loin que moi. Je ne peux m’entretenir avec Ipouky, mais Merymosé s’en chargera sans doute. Cela m’intéresse, c’est tout, avoua-t-il après une hésitation. Merymosé m’a demandé d’examiner le corps.
— Pauvre petite ! A-t-elle été mutilée ?
— Non. Son corps ne présentait aucune lésion. As-tu une raison particulière de poser cette question ? lui demanda-t-il, sa curiosité en éveil.
— J’associe un meurtre à la violence. J’imaginais qu’elle avait été poignardée, violée. Vraiment, tu as un esprit inquisiteur et soupçonneux.
— Et cela ne fait qu’empirer.
— Pourquoi me poses-tu ces questions, et pourquoi devrais-je y répondre ?
— Je te les pose pour ma satisfaction personnelle, et parce que je m’ennuie à ne rien faire. Il est possible que l’on réclame mes services. Dans le cas contraire, je n’utiliserai pas les informations que tu m’auras données. Ce sera comme si cette conversation n’avait jamais eu lieu.
— Tu es diplomate. »
Elle l’enveloppa d’un regard approbateur et, pendant qu’elle leur resservait du vin, le gratifia du spectacle de sa jambe. Un fin duvet, qui sans le soleil eût été invisible, dorait la peau douce et brune de sa cuisse. Qu’était-il donc arrivé à la Taheb d’autrefois ?
« Ipouky est fonctionnaire. Je suis trop jeune pour m’en souvenir, mais je crois qu’il a commencé sa carrière comme Surveillant des Mines de Turquoises dans le désert septentrional, vers la fin du règne de Nebmaâtrê Aménophis. Je sais qu’il fut de ceux qui virent avec rancœur la montée au pouvoir des militaires. Il ne cessait d’envoyer des suppliques à Aménophis afin qu’on limite l’octroi de distinctions honorifiques pour faits de guerre. D’ailleurs, les batailles n’étaient guère plus que des escarmouches, en ce temps-là.
— Sais-tu ce qu’il est devenu sous le règne du Grand Criminel ? demanda Huy, éprouvant une sombre ironie en voyant combien il lui était facile de renier son ancien maître.
— En ces lieux, tu n’es pas forcé d’obéir aux décrets de Horemheb. Personne ne nous écoute, dit Taheb, apparemment froissée qu’il ne lui eût pas fait assez confiance pour désigner Akhenaton par son vrai nom. Pour répondre à ta question, non, je ne le sais pas. Mais il exerçait certainement une fonction, sans doute dans l’administration des mines, et il a réussi à la conserver par la suite. Tu ne l’as jamais vu à la cité de l’Horizon ? Il y avait beaucoup d’hommes d’affaires et d’arrivistes aux côtés des idéalistes, tu sais. Ils étaient tout aussi nécessaires à Akhenaton – sinon plus.
— Et la plupart d’entre eux ont été pardonnés.
— Cela ne devrait pas te rendre amer. Bien sûr qu’ils l’ont été ! On leur a donné la possibilité de se rétracter, ce qu’ils n’ont pas manqué de faire, et ils ont repris leurs activités. Ils sont la colonne vertébrale de la Terre Noire, et l’armée sa musculature. Sans eux, le cœur ne peut fonctionner, même si c’est lui qui les gouverne.
— Peut-il gouverner ce qu’il ne contrôle pas ?
— Oui, aussi longtemps qu’il croit les contrôler. Akhenaton a tenté de briser l’ordre des choses, et vois ce qui est arrivé.
— Dis-m’en plus sur la famille d’Ipouky.
— Il y avait trois enfants, dit-elle d’un ton pensif. Iritnéfert était la seule fille, et la benjamine. Elle n’était pas mariée et n’avait personne en vue, pour autant que je sache. Sa mère avait divorcé et était allée vivre dans le nord du pays avec un des fils, Pahéri. Il était déjà un homme fait, et devint prêtre d’Aton. »
Huy retint un cri.
« Qu’y a-t-il ? s’étonna Taheb. Tu l’as connu ?
— Oui. C’était le bras droit de Sourérê. Mais j’ignorais qu’il était le fils d’Ipouky. »
Ils restèrent silencieux, songeant l’un et l’autre au prisonnier évadé.
« Je me demande ce qu’il est advenu de Pahéri après la chute d’Akhenaton, dit Taheb.
— Il a disparu comme tant d’autres. Il n’y aura pas eu grand monde pour le pleurer.
— Excepté sa mère. Il était convaincu qu’elle avait été traitée cruellement par Ipouky.
— Elle doit avoir été la seule femme que Pahéri ait jamais aimée. On le surnommait le « glaive de Sourérê ». Il se peut même que les deux hommes aient été amants, bien qu’ils se soient séparés, vers la fin.
— Que s’est-il passé ?
— Ils ont eu une âpre querelle. Pahéri a accusé Sourérê d’adopter une ligne trop laxiste. Mais j’ai aussi entendu dire qu’il avait trouvé Sourérê couché en compagnie d’un palefrenier. Il est vrai que le nomarque commençait à savourer les fruits du pouvoir, cependant Pahéri était foncièrement jaloux. Enfin ! C’est du passé, et Pahéri est certainement mort, dit Huy, abandonnant le sujet. Vers quelle région du nord est partie l’épouse d’Ipouky ? Je ne crois pas qu’elle soit jamais venue à la cité de l’Horizon.
— Elle était originaire de Bouto. Je crois qu’elle y vit encore. Elle ne s’est jamais remariée.
— Contrairement à Ipouky.
— Bien entendu. Vu sa haute position, il se devait de le faire. Je ne connais pas le nom de sa Première Épouse actuelle, mais je crois qu’à part elle, il n’entretient des concubines que pour la forme. La plupart des gens pensent qu’il est surtout marié à son travail. Il est bien connu pour sa froideur et ne paraît savourer ni sa puissance ni sa richesse, bien que je trouve cela difficile à croire, étant donné le mal qu’il se donne pour les garder.
— Y a-t-il des enfants nés du second lit ?
— Je ne sais qui ils sont, ni combien il y en a.
— Quel âge peuvent-ils avoir ?
— Certainement pas plus de huit ans. Ils sont encore petits.
— Et sais-tu quelque chose sur l’autre fils d’Ipouky, le frère de Pahéri ? » ajouta Huy, perdu dans ses pensées.
Cette fois, Taheb fut évasive. Elle essaya de ne pas le montrer mais elle n’était pas assez vive pour lui.
« Je ne sais pas. Il avait un problème. Je crois que sa famille s’est arrangée pour lui trouver un poste dans une province du nord-ouest, vers le pays des Deux Fleuves. Mais personne n’a plus entendu parler de lui depuis la chute de l’Empire du Nord. »
Trop avisé pour insister, Huy détourna la conversation. Il avait déjà ample matière à réflexion.
« Et comment vont tes enfants ?
— Ils poussent. J’ai vingt-cinq ans. Je suis une vieille femme, dit-elle d’un ton espiègle.
— Nous en reparlerons dans quinze ans. D’ici là, tu provoqueras encore bien des soupirs.
— Tu étais fait pour être courtisan.
— J’ai pourtant essayé. »
Un scribe entra timidement dans la cour, son plumier accroché à l’épaule gauche et une liasse de documents entre ses mains tachées d’encres rouge et noire. Inclinant la tête, il salua Huy en ramenant son bras en travers de sa poitrine, puis dit à Taheb :
« Pardonne-moi. Voici les listes de cargaisons que tu as demandées. Tu as dit qu’on devait te les apporter sitôt qu’elles seraient rédigées. »
Huy se leva.
« Rien ne t’oblige à partir, dit Taheb.
— Si. »
Elle haussa les épaules et se leva elle aussi, prit les documents et renvoya le scribe d’un signe du menton. Elle se rapprocha un peu de Huy.
« Si seulement je pouvais te trouver un poste ici !
— Jadis, je voulais être batelier. Je sais à présent que je n’en serai jamais capable. Je ne peux plus être scribe et j’ai pris goût à l’indépendance. De quelle façon pourrais-je t’être utile ? »
Sans un mot, Taheb l’enveloppa à nouveau d’un regard qu’il ne sut interpréter.
« Je dois te poser une dernière question. Connaissais-tu un peu Iritnéfert ?
— Oui, un peu.
— Comment était-elle ? »
Un silence plana. Alors, Taheb répondit :
« Comme un feu au vent. »